LaPresse – Corneille: “Combler le vide par la parole”

Article de Véronique Lauzon dans LaPresse.

Corneille se dévoile, sans enjoliver sa vie, dans son autobiographie Là où le soleil disparaît.

Il y aborde de nombreux sujets délicats comme le massacre des membres de sa famille au Rwanda, les agressions sexuelles qu’il a subies, son ascension au statut de vedette, suivie du déclin de sa carrière.

Après la sortie de son sixième album, qu’il qualifie de « plus grand échec en carrière », Corneille a décidé de terminer sérieusement son autobiographie. Dans ce récit où il se révèle sans pudeur, il écrit : « Si mon disque avait marché, j’aurais certainement enchaîné avec un autre, puis un autre… Et je n’aurais jamais fini ce livre. Notre chemin nous est déjà tracé, et mon disque devait commercialement échouer pour qu’un livre puisse s’écrire. »

Loin d’être déçu de ce revirement de situation, Corneille avoue maintenant qu’il s’est découvert une passion pour l’écriture.

« J’ai écrit les 10 premières pages et je me suis aperçu que j’étais un auteur refoulé. Parce que je me suis aperçu que je suis encore plus à ma place sur mon laptop à écrire que dans n’importe quel exercice intellectuel ou créatif auquel j’ai touché dans ma vie. »

— Corneille

AGRESSIONS SEXUELLES LaPresse

Avant le génocide au Rwanda, où il a perdu ses parents, son frère et sa sœur, Corneille a été agressé sexuellement par une de ses tantes. Il n’avait alors que six ans et demi. Et même si ces événements le hanteront au quotidien, il n’en parlera ouvertement que des années plus tard.

« Moi, j’ai souffert de ne pas en parler, et je peux imaginer que c’est le cas pour d’autres. Chaque fois que je l’ai dit, que j’ai dit que j’en avais souffert et que ça avait eu une incidence sur ma vie par la suite, chaque fois, je me suis senti plus léger. C’est le seul remède que j’ai trouvé. On ne peut pas provoquer la justice, on ne peut pas exiger le pardon à l’agresseur. La seule justice que l’on peut se donner à soi-même, c’est la parole. C’est de le dire »,

« Ça prend du temps à accepter son statut de victime. On n’est jamais sûr qu’on n’a pas contribué, qu’on n’a pas été consentant. Même moi qui avais six ans et demi – je ne pouvais clairement pas consentir parce que la chose sexuelle m’était complètement inconnue –, j’ai douté. Alors, je n’imagine même pas la difficulté des jeunes femmes à qui ça arrive comme jeune adulte. »

LE GOÛT AMER DU SUCCÈS

La première partie du livre est consacrée à son enfance en Allemagne et au Rwanda. Raconter ces événements malheureux, dont le massacre de sa famille, a pris plus de deux ans à écrire.

 « Ce fut difficile de revivre la nuit du 15 avril 1994. »

— Corneille

Il est ensuite question de son arrivée au Canada, en 1997, de sa passion pour la musique et de l’immense succès de son premier album Parce qu’on vient de loin, vendu à plus de 1 million d’exemplaires (avec les singles).

Mais le succès est loin de panser ses blessures :

« Il y avait de vrais moments de communion avec le public et je vivais ça quasiment tous les soirs à une certaine période. Mais ça ne me remplissait pas, ça ne remplissait jamais le vide. Je rentrais le soir seul dans ma grande suite d’un hôtel cinq étoiles, je n’arrivais jamais à emporter cet amour. »

« J’ai vécu une espèce de survie, je ne peux pas dire que j’étais dans la vie. J’avançais, pour avoir l’air socialement fonctionnel. Mais je ne peux pas dire que j’étais dans la chair du plaisir de vivre. »

DANS LES MOTS DE CORNEILLE

TIÈDE DEVANT LE SUCCÈS

Pendant ses grandes années de gloire, le nom de Corneille était sur toutes les lèvres, surtout en France. À propos de cette époque, l’auteur-compositeur-interprète écrit : « En janvier 2005, Le Figaro a publié le fameux classement des artistes les mieux payés en France. Je campais au quatrième rang. […] Et, franchement, c’est la dernière de mes préoccupations. Mais bon. ‟Un exploit, tout de même, pour le petit kid rwandais venu de loin”, me lance un journaliste. Et moi, tiède. » Corneille confie à de nombreuses reprises dans son autobiographie qu’il est effectivement resté tiède devant ses succès, notamment parce que son passé était trop lourd à porter. Maintenant marié et père de deux enfants, il dit avoir appris à vivre avec son passé : « Je pense que sans la rencontre de Sofia [sa femme], j’aurais probablement continué à grandir en notoriété et en célébrité, je serais allé plus loin encore dans ma carrière, mais j’aurais crashé à un moment donné. Comme plusieurs. »

LE SUICIDE

Malgré tous les drames que Corneille a vécus, l’artiste n’aborde jamais le thème du suicide dans son autobiographie. À ce propos, il raconte : « J’avais toujours quelque chose pour m’en empêcher. À partir du moment que je suis sorti de chez moi le 15 avril 1994, j’avais toujours quelque chose pour m’empêcher d’aller vers le suicide. […] Il y avait toujours quelque chose qui faisait que je ne sombrais pas de l’autre côté du précipice. Et il y avait l’espoir. Et ça vaut pour tout le monde. C’est ce qui fait que même ceux qui pensent au suicide n’y arrivent pas facilement. Il y a toujours des moments d’hésitation, il y a toujours une voix qui dit : tu n’as peut-être pas envie de vivre, mais il faudrait que tu essaies quand même. Ça va peut-être mal aujourd’hui, mais il y a un espoir que ça aille mieux demain. »

L’UTILISATION DU MOT « NÈGRE »

« Dès les premières pages du livre, j’ai écrit ‟la première fois que j’ai vu un nègre à la télé”, et là, je me suis arrêté et je me disais que je ne pouvais pas écrire ‟nègre”. Je me suis dit que je l’avais écrit naïvement, par mimétisme pour un écrivain que j’aime beaucoup qui est Dany Laferrière et qui écrit ‟nègre” sans complexe. Mais aussi par mimétisme pour des auteurs dont mon père était fan comme Aimé Césaire ou Senghor, qui ont parlé de négritude et qui ont essayé d’enlever un petit peu de lourdeur à ce mot. C’est quand même le substantif original à l’homme noir, et ce, avant même l’esclavage », explique Corneille, qui utilise fréquemment ce mot dans son livre.

DANY LAFERRIÈRE

« J’ai trouvé mon écrivain de prédilection très tard [Dany Laferrière]. La plupart des gens trouvent leur écrivain à l’adolescence. […] Moi, c’était en 2009 avec L’énigme du retour. Pour la première fois, je lisais une langue qui me correspondait. Un français créolisé », dit Corneille. Il enchaîne : « Peut-être que je n’avais jamais écrit parce que je ne pensais pas que ma langue était assez belle pour être écrite. Que ma langue était juste assez belle pour qu’on la fasse rimer, qu’elle soit camouflée par une mélodie et une voix. Et là, en lisant ce livre, je me suis dit : ah non, c’est possible. En plus, de voir cette langue à l’Académie française, je me suis dit que cette langue était même reconnue. »

LA CAPE

Pour parler du succès et de la notoriété, Corneille utilise comme métaphore une cape. « À un moment, tu te retrouves avec ce que j’appelle la cape magique. Tu brilles de partout ! Personne ne te voit, mais on s’en fout. On voit la cape. Personne ne veut voir en dessous, personne ne veut en savoir plus sur toi. La cape est une métaphore du talent, de la notoriété », dit le chanteur et auteur. Et à quoi ressemble sa cape aujourd’hui ? La question le fait rire : « Il n’en reste pas beaucoup. C’est pour ça que je me permets d’en parler. Parce que le secret de la cape, justement, est de ne pas révéler son secret, qui se cache en dessous. Là, avec mon livre, je pense que c’est mort ! C’est fini ! Il n’y a plus de cape. J’ai tout dit. »

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Couverture de l'autobiographie de Corneille