LNR – Corneille : “ma famille m’a déjà été volée une fois”

La Nouvelle République, par Christophe Colinet. LNR

Le chanteur a mis sa plume au long cours. Cette fois, ça n’est pas en chanson qu’il raconte son destin de victime du génocide rwandais, mais dans un livre époustouflant.

Il est impossible de sortir indemne de la lecture des quelque 300 pages que Corneille a livré aux éditions XO.

Comme si, en décidant de nous plonger dans son témoignage, poignant, d’un rescapé du génocide rwandais, le sort nous condamnait à entendre les coups de feu et à sentir l’odeur métallique du sang versé par sa famille sous ses yeux ce soir d’avril 1994 où les siens furent massacrés. Une maman, un papa, deux frères et une petite sœur de trois ans dont les derniers souffles tiraillent toujours sa culpabilité de grand frère.

Il faut accepter de souffrir pour entendre son témoignage. En retenant ces larmes que sa pudeur refuse de nous soutirer. Car il s’en tient aux faits. Mais une empathie nécessaire s’installe et nous guide dans l’histoire extraordinaire de cet homme qui ne l’est pas moins et dont le style renvoie à celui des plus belles plumes de la francophonie nègre. Une histoire nécessaire pour comprendre la nôtre, aussi, car les deux sont liées. Un récit qui grandit ses lecteurs.




Dans ce terrible génocide entre Hutus et Tutsis, qui a jeté la première pierre ?

« Je fais toujours très attention à ne parler que de ce que j’ai vu. J’ai vu des membres de la défense armée rwandaise de l’époque (Hutus) massacrer des familles entières avec un seul critère : leur appartenance à un groupe ethnique. Clairement un génocide. J’ai vu aussi, ce qui sera perçu au Rwanda comme une hérésie, les membres de ma famille tués par des membres du FPR (Front patriotique rwandais, Tutsis). On va me le reprocher, parce que le FPR a arrêté le génocide. Dans la folie de la barbarie que j’ai pu observer, je ne sais pas vers qui pointer le doigt hormis vers le mal, car c’est le mal qui est incarné. »

Vous ne sombrez jamais dans le manichéisme. L’humanité et la monstruosité sont à part égale dans chaque homme ?

« L’être humain a besoin de schématiser le bien et le mal pour se sentir en contrôle. On aime savoir que les choses sont. Point. Dans le cas du génocide rwandais, on a vu des prêtres catholiques rassembler des familles Tutsis dans des églises avec comme intention première de les sauver. Jusqu’au moment où un membre d’une milice hutu leur a dit : “ C’est toi ou eux “. J’ai passé des barrages de la milice hutu en me dirigeant vers l’Ouest avec cette peur de ne pas pouvoir les franchir à cause de mon nez presque tutsi, puisqu’on avait simplifié les choses à des critères physiques : la taille et la forme du nez. A l’avant-dernier barrage, je suis passé parce que le mec m’a dit : “ J’ai trop tué aujourd’hui. Les autres s’occuperont de toi “. Au barrage suivant, un autre mec m’a sauvé la vie parce qu’il s’est juste rappelé que nous avions joué ensemble au foot dans la même cour d’école. »

La vie ne vous a pas laissé le droit de pleurer sur votre sort ?

« C’est la survie qui ne m’a pas laissé le droit de pleurer. Les larmes, c’est aussi la colère. Pour inviter ce genre d’émotion, il me fallait une roue de secours. Sinon, cette corde très tendue qui me gardait debout risquait de péter, parce qu’on ne sait jamais ce qu’on va trouver de l’autre coté de la colère, des larmes et du désespoir. La vengeance ? Je ne voulais pas tomber là-dedans. Il y avait dans le statut du survivant stoïque quelque chose qui facilitait mon quotidien. »

Mais quand vous commencez à chanter votre histoire (« Parce qu’on vient de loin »), vous vous trouvez en situation de témoigner de votre drame tout en vous infligeant encore de retenir vos larmes ! C’était une torture ?

« Exactement. Quand on a connu certains traumas, un mur se crée pour séparer la survie et la vie. On survit et on ne peut pas imaginer qu’une vie existe de l’autre coté du mur. C’est inconcevable. »

Au point de vous interdire d’aimer ?

« Exactement. Il n’était pas question de me mettre dans le même pétrin de m’attacher et de tout perdre à nouveau. »

Mais l’amour a été plus fort !

« C’est bien pour ça que les trois quarts des chansons populaires ne parlent que de ça ! L’amour est le seul vrai moteur de notre existence. Le reste ne découle que de connaître ou non l’amour. Toutes les actions que nous posons. Les meilleures comme les pires. J’ai rencontré la mort très jeune (à 17 ans) et l’amour très tard (à 28 ans). Et le mur est tombé. Je me suis arraché de la survie pour commencer enfin à vivre. »




Votre bonheur s’est construit sur les ruines de votre chagrin ?

« Les deux appartiennent à un même tout. C’est ma grande leçon de vie. Au moment même où on subit de grandes injustices, il existe déjà une autre réalité devant nous qui peut être tout le contraire de cet instant. »

Votre témoignage d’exilé tombe en pleine crise migratoire. Vous comprenez ce sentiment de rejet qui secoue aujourd’hui l’Europe confrontée à ce flux de migrants ?

« Je vais vous étonner, mais je comprends ces réactions de rejet. C’est un peu comme si quelqu’un venait chez vous, investi d’une autorité, et vous disait, en vous montrant une famille à la rue, qu’il fallait leur faire de la place dans votre maison. En soi, l’être humain devrait réponde : “ Bien sûr ! “. Mais même si vous avez deux chambres vides, votre élan ne sera pas de les inviter. On a vécu la même chose au Rwanda. En 1993 : guerre civile en Somalie. Nous avons vu ces milliers de réfugiés arriver à Kigali, entassés dans la gare centrale. Pour nous, ils venaient déstabiliser notre mode de vie. L’être humain a cet égoïsme. C’est ainsi que naissent les rejets, les extrêmes. C’est là que toutes les pègres du monde s’organisent : ce sont des exilés qui, à un moment donné, ne trouvant pas de structures accueillantes, décident de se démerder, créent leur business… Et, en général, ça n’est pas trop moralement défendable. Et on bascule dans la polarisation par le fait même d’interdire ce qui est le plus naturel chez nous : survivre. La méfiance par rapport à celui qui ne nous ressemble pas, c’est humain. Tant qu’on n’arrive pas à comprendre ça, on met un tas de gens dans les mains d’opportunistes qui savent s’en servir pour créer des armées. »

L’homme se repose trop sur ses racines et son passé ?

« Nous arrivons dans un nouveau tournant dans l’histoire de notre espèce humaine. Après les révolutions culturelles, industrielles et technologiques, nous sommes face à une révolution identitaire. Le schéma que nous avons toujours connu est en train d’exploser. On ne peut pas empêcher les gens de circuler sur cette planète. Et on ne peut pas effacer le passé des gens ou changer leur couleur. On ne peut pas les arracher à leur religion et à leurs origines spirituelles. Il est temps de parler de tout cela, mais dans un cadre serein. La seule chose qui est vraie sur notre identité, c’est que ce qu’on croit nous rendre singulier est en fait ce qu’il y a de plus commun. Nous avons tous les mêmes peurs, les mêmes besoins, les mêmes aspirations : nous avons tous envie d’être bien. »

C’est quoi, être bien, pour vous ?

« Me contenter de mon bonheur. »

Vous vous méfiez de la gloire ?

« C’est tellement attrayant, ça nous protège tellement de la vie que ça n’est pas un lieu pour évoluer. »

A choisir entre un million d’exemplaires écoulés et votre famille, vous avez définitivement tranché ?

« Ma famille m’a déjà été volée une fois… »

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Couverture de l'autobiographie de Corneille

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